8 juin 2012

Marie Noël ou l’aventure du silence



   Le document de l’INA sur Marie Noël présente pour nous un intérêt majeur. Elle a 76 ans, vit à Auxerre, est au faîte de sa gloire. Elle avoue recevoir des lettres d’admiration du monde entier, mais de nature ‘sauvage’, elle préfère protéger son intimité dans sa petite ville de province. C’est sur le seuil de la cathédrale qu’elle apparaît, au sortir de la messe quotidienne. A son biographe Escholier qui l’interroge au sujet de son retrait par rapport au monde littéraire, elle avoue la pertinence de son choix délibéré de continuer à écrire dans une solitude assumée qui l’éloigne des sollicitations des gens de lettres. A cet égard La prière du poète’ nous éclaire sur la conception de sa poésie. S’adressant à Dieu, elle écrit :

« Donne de quoi chanter à moi pauvre poète
Pour les gens pressés qui vont, viennent, vont,
Et qui n’ont pas le temps d’entrer dans leur tête
Les airs que la vie et la mort y font…
Un peu – si peu - ce qui demeure d’or en poudre
Ou de fleur de farine au bout du petit doigt,
Rien, pas même de quoi remplir mon dé à coudre…
Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît »

Offrande qui nous touche par sa spontanéité ! Ecouter librement sa musique intérieure et la transmettre dans un élan de générosité telle est sa mission !
Les autres, ce sont les écrivains qui l’ont admirée. Le document évoque Montherlant, nous aurions pu en citer d’autres, mais ce sont aussi des gens connus ou inconnus qui ont partagé ses poèmes venus mystérieusement du fond de son cœur ! Les phrases de Montherlant à propos de son œuvre l’ont touchée. Parlant de lui, elle se révèle comme une femme tolérante et de grande conviction. En dépit des critiques dont il est l’objet, elle souligne sa grandeur d’âme. Dans ses ‘Notes intimes’, elle écrit :

« Je crois que Montherlant est de l’espèce d’étoffe dont Dieu fait parfois Augustin… Dieu attend au tournant l’homme de Désir. Je prie pour lui… »

     De même sa rencontre avec De Gaulle l’a beaucoup impressionnée car dans sa modestie elle n’envisageait pas qu’il puisse venir la saluer  chez elle ! Elle est frappée par sa physionomie aimable et le contact chaleureux de sa main. Rappelons à ce sujet que pendant la seconde guerre mondiale elle a écrit un message d’espérance à un sauveur hypothétique, venu d’Angleterre qui libèrerait la France ! En maison occupée, sans poste de radio, elle ignorait encore La France libre’ qui ne lui fut révélée qu’un peu plus tard. Pour mieux dissimuler ce message, elle l’avait écrit en style pseudo-médiéval :

« France, la Reine au mois des mille fleurs,
France est tombée au bois de grand malheur…
Dans le brouillard sans yeux elle regarde
Et pleure et crie en implorant la mer…
Mouette, oiseau dont le vol est témoin
De moi qui meurs va loin, va loin, va loin
A mon ami va le dire…
Dis-lui qu’il vienne avec sa main armée
Et brise en l’ombre où mon malheur attend… »

   A travers son œuvre, nous gardons d’elle une image plus quotidienne que le document nous dévoile. Toujours entourée d’enfants, elle célèbre dans ses Chansons la magie de la ronde d’autrefois, les visages de ses amies d’enfance qui dansaient avec elle sur la place, monde du merveilleux qui l’a toujours accompagnée !


Pierre Sentenac illustration Rondes sur la place


   Dans le livre Marie Noël ou l’aventure du silence publié en 2006, en empathie avec elle, j'ai transcrit ce moment privilégié:

Rondes sur la place

A mon beau château
La ronde d’autrefois
Deux rondes : l’une la plus nombreuse
Marthe Madeleine Jeanne Marie
Où êtes-vous pour démolir le beau château
Pierre à pierre
Ronde démolisseuse
Qui enchantait nos jeunes cœurs.
Que lui donnerez-vous ?
De merveilleux bijoux
Que nous façonnions avec liberté
abandonnant la grande ronde
Pour démolir entièrement le beau château…
M.S           




 Marie Noël ou l'aventure du silence » de Michèle Serre
1 illustration de Pierre Sentenac

est disponible aux éditions Le Bien-Vivre
Pour commander cet ouvrage contacter l'adresse mail: pierresentenac@orange.fr 
( Livres d’artiste de Collection, fait main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 17Euros )



3 commentaires:

  1. Merci à Michèle Serre pour cette belle chronique si inspirée. Pour compléter son propos voici le lien qui permettra d'atteindre le document de l'INA dont elle parle : http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/CPF08008601/marie-noel.fr.html

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  2. Préface du livre "Petit- jour" de Marie Noël :

    "Je pars aujourd'hui derrière moi pour aller à la découverte. Je voudrais, si je peux, retrouver ma naissance.
    Naître est une grande aventure dans l'obscurité. Et peut-être naître et mourir sont la même, aux deux extrêmes bords de la vie claire, que deux crépuscules, celui de l'aube, celui du soir, amènent de l'ombre éternelle et y ramènent.
    Naître - ni mourir - ne se fait d'un seul coup. Naître commence dans la Nuit où j'essaye en vain de ressaisir sous le sommeil la trace inaperçue de mon premier rêve, quand je n'avais pas d'yeux encore pour entrevoir en dormant ses flottantes figures. Mais naître continue durant de lents mois, de longs ans, dans la pénombre où s'entr'ouvrent l'une après l'autre de petites portes claires par lesquelles entre le monde pour réveiller l'âme qui dort et lui apporter jour après jour, chose après chose, de quoi faire un homme ou une femme de la terre, qui connaissent comme il faut les chemins du pays.
    Et, peut-être, il y a des êtres en qui cette âme mystérieuse demeure plus longtemps endormie et où les portes de la clarté terrestre ne s'ouvrent jamais toutes grandes : telle créature singulière restée à demi plongée dans le songe natal et dont disent les vieilles gens qu'"elle n'est pas finie", ou telle petite fille comme j'étais, comme je suis peut-être encore, qui ne fut jamais tout à fait née et qui tremblera toute sa vie parce qu'elle garde, mêlé à ses âges de plein jour, un âge d'ombre antérieure qui la rappelle à lui.
    J'ai gagné difficilement les régions eclairées, comme si j'avais eu peu envie de m'aventurer plus avant en cette vie étrangère. Je fus d'abord l'enfant qui "ne venait pas". Les Grandes-Personnes qui m'avaient accueillie se donnèrent beaucoup de mal pour me retenir au monde où ma mère m'avait mise et pour m'amener là où elles étaient déjà arrivées elles-mêmes, sur la grand'place épanouie des ans solides et des braves jours sans mystère. Je les aurai suivies docilement sur leurs routes dont j'avais peur, mais qui, à mesure que je grandissais, me parurent plus rassurantes sans être jamais tout à fait sûres, et j'ai fini par avoir tout comme une autre dans la tête quelque peu de raison mûre, à cause de ce sang qui coulait en moi d'un très vieux sang de parents sages et qui, même en moi, ne pouvait mentir.
    Mais tout ce que, chemin faisant, ma raison m'apprit, tout ce que les yeux grands ouverts de ma conscience notèrent, d'étape en étape, de plus net et de plus sûr, ne m'est pas, pour retourner où je m'en vais à cette heure, de plus de valeur et d'utilité que la carte usagée d'un autre pays.
    Des lieux, des dates, des faits, des noms, des visages, des voix, des paroles, je les rencontrerai sans cesse au passage... C'est autre chose que je cherche... Demain, plus tard, je reviendrai, j'explorerai ma mémoire, aux bords les mieux éclairés où passa l'histoire des vieux miens, et je me la raconterai pour que de jeunes miens écoutent. Elle sera pleine de faits et gestes. Elle sera pleine de pères, de mères, de frères, de cousins, de voisins, comme dans une réception de famille où sont en même temps invités ceux de la parenté et du parage.
    Mais, aujourd'hui, je vais seule, je pars sans indication. Je veux retrouver mes commencements dans la contrée crépusculaire où il y a encore des monstres et pas encore de chemins. Je veux retrouver, éparses, les primes clairières où, toute faible et perdue aux sources de l'âge, j'ai vu çà et là sourdre de l'ombre la première lueur, la première fleur, la pemière sente, le premier monde, toute la nouveauté frémissante de la première vie dans la pâleur indécise et la brume frêle du Petit-Jour."

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  3. Un petit écho personnel écrit à Auxerre au mois d'août 2009 :

    Nocturne

    Faire parler son angoisse
    Sur des feuilles qui écoutent
    Avec un stylo docile et serviteur

    Retenir de la nuit ses mots propres
    Sa musique, ses émotions bien à elle
    L'éclairer de l'intérieur

    La rendre lisible et visible
    Se défaire du poids de l'opaque
    Mettre un frein à sa peur

    Prier pour les autres
    Prier pour soi
    Se sentir Homme et se tenir droit

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