17 juillet 2014

A Nicola de Maria


A l’inverse de nombreux artistes contemporains qui privilégient les grands formats ‘plus médiatiques’, le peintre Nicola de Maria affectionne les petits formats en harmonie avec son être profond.
Amoureux de la poésie chinoise ancienne dont nous percevons les traces dans son œuvre picturale, il emprunte des chemins initiatiques pour une invitation au voyage intérieur…

Un rapport à la nature et au temps circonscrit son travail peuplé des paysages de son enfance transfigurés par sa mémoire nostalgique. Ses compositions s’égrènent avec humilité et justesse.

«  Toute la nuit au travail pour construire le règne des fleurs »
est le titre bien évocateur d’une de ses œuvres qui suggère la détermination de sa démarche presque mystique : se retirer dans la nuit pour faire naître l’éclosion des fleurs à travers la blancheur de la toile, mystère d’une apparition que le sentiment illumine.

« Je ne dessine pas un objet mais une essence »
nous dit-il et nous le suivons avec plaisir sur ce chemin de crête.



Pierre Sentenac Le jeu de l'ombre -4ème Couverture




A Nicola de Maria



Dans un siècle de vie trépidante,
agitée,
Nicola de Maria choisit la lenteur,
la nonchalance…
A la route il préfère le chemin
au vacarme la couleur d’un son
à la luxuriance l’art du peu
cette fleur de l’ombre
qui surgit au hasard d’un trait
ou d’une ligne…
Volatile, elle nous surprend
par sa texture
et se déploie dans nos rêves
avec une musique que nous
n’entendions plus.
 
21/06/03

Michèle Serre








P.S:

Ce poème est extrait du livre de:

Michèle Serre
Le Jeu de l'ombre et du chemin
Le Bien-Vivre éditeur

Ce livre d'artiste sur papier Vergé, couverture papier Moulin Laroque
est tiré à 100 exemplaires numérotés
32 poèmes & 1 illustration de Pierre Sentenac
fait et cousu main, peut-être commandé ( mail:  lbvmps@outlook.fr  )

25 juin 2014

Le Jeu de Daniel


J’ai déjà évoqué dans ce blog l’importance de la musique au Moyen-âge, notamment à propos d’Hildegarde de Bingen. Sa musique, le plus souvent tournée vers la contemplation d’un monde divin traduit aussi des inspirations plus humaines, plus orientées vers les trésors de la Nature et des sentiments extatiques.

Au XIIIème siècle la musique se détache davantage de la prière et se rapproche du chant de l’homme : ainsi « Le Jeu de Daniel » d’Hilarius, disciple de Pierre Abélard, quitte le parvis des églises et la liturgie pour s’installer dans des lieux profanes.

Musique des origines des troubadours et des trouvères qui nous plonge, dans une de ces fraîches matinées nimbées d’un bleu azur incomparable.
On se découvre dans un monde rêvé, imaginaire, avec des parfums ineffables, une joie pure, intense, immense nous envahit, nous entraînant dans une ronde, une danse primitive qui nous ramène à notre prime enfance !

Enfant, je me souviens de ce premier livre de lecture du « Roman de Renart »Goupil berne sans cesse le pauvre Isengrin… on comprend comment ce chef-d’œuvre populaire a pu traverser le temps… et cette musique intemporelle est née de ces contes et légendes issus d’une ferveur et d’une foi où le divin tenait la place essentielle mais où l’expansion du chant de l’homme gagnait progressivement les cœurs et les modes de vie.

Ce chant de l’homme a traversé les siècles et nous pouvons aujourd’hui évoquer les propos de l’écrivain Honoré de Balzac exprimant dans un de ses romans, par la bouche d’un de ses personnages ‘César Birotteau’ l’envoûtement procuré par l’écoute d’une symphonie de Beethoven : « Vous vous sentez aimé, vous êtes heureux d’un bonheur que vous aspirez sans le comprendre en vous baignant dans les flots de cette harmonie qui ruisselle et verse à chacun l’ambroisie qu’il s’est choisie. Vous êtes atteint au cœur dans vos secrètes espérances qui se réalisent pour un moment. »
Pierre Sentenac


Pierre Sentenac "Ce Chant de l'homme" Tech.Mixte/Papier Moulin 21x29,7cms






Nota bene :

1) _ La référence du précédent article sur Hildegarde de Bingen
        a été publié sur ce blog, le 07/10/2012.

 2)_ Références musicales relatives à cet article :
                    Le Jeu de Daniel (XIIIème siècle)
                           _La Fête de Balthasar - prose
                           _Vasa Templorum
                           _Conductus Danielis
                           _Conductus referentium uasa
                           _O hez
            Interprètes: The Harp Consort - Andrew Laurence-King
            Coffret de 4CD - RCA : " Trésors du Moyen-âge" 82876 609862
                                      CD1: Troubadours & Trouvères
                                                   CD2: XIIè   siècle avec Hildegarde Von Bingen: Chants de L'extase,
                                                              XIIIè siècle avec Pérotin Le grand: Sederunt principes...
                                                   CD3: XIVè siècle avec Guillaume de Machaut: Messe Notre-Dame,
                                                                                    avec Guillaume Dufay : Flos Florum
                                                   CD4: Le Jeu de Daniel
                                                 

24 mai 2014

Une si longue Marche


Chercheuse passionnée d’un jardin mythique, Laure Dino nous entraîne sur des chemins escarpés mais purificateurs….
Emprunter cette longue marche relève d’un authentique défi et d’une volonté sans faille :

« Puise à la Source nous dit-elle
l’essence de l’eau…
Lis son passé
son présent et son avenir
Regarde … »

Ainsi nous invite-t-elle à lire les traces qui s’impriment sur les terres abandonnées…

Et toutes les richesses intérieures brilleront de mille couleurs !


Pierre Sentenac      - Poussière d'or -


Un si longue Marche et l’enracinement sur cette terre rendra libre l’homme qui ne peut s’envoler mais qui, inlassablement, déchire le voile des apparences…

A l’image des continents qui se mélangent dans une joyeuse lumière l’homme trouve sa place dans ce feu en gestation.
Et le voile de la terre s’entrouvre imperceptiblement…
révélant un merveilleux fugitif, éphémère danse de la terre et du ciel où le cœur et l’âme s’imprègnent d’éternité…

Mais le corps qui ne peut s’envoler n’est « qu’un écrin d’âme
qui tombe en lambeaux… »
et pour le pèlerin infatigable la longue marche continue et toujours recommence,
mais « la vie est sauvage » et ne tient qu’à un fil, « ce fil tendu » vers l’Amour et dans ce vide immense qui risque de le perdre, il marche l’homme « tire la couverture de la nuit… » pour entrevoir par éclairs une fine poussière d’or dans ses mains transfigurées !
Michèle Serre








Nota Bene :

Ce livre de Laure Dino publié aux éditions Le Bien-vivre
comporte 2 œuvres originales ainsi que 34 enluminures
une par page, retrouvant d’une manière personnelle
l’esprit des anciens manuscrits.

Ce Livre d’artiste de Collection, fait main, couverture Moulin Laroque,
papier moulin ou vergé, tirages 100 exemplaires numérotés
est disponible sur commande aux éditions Le Bien-Vivre, au prix de 19Euros

adresse:  lbvmps@outlook.fr 

Remarque:  2 Articles ont déjà été publiés dans ce blog sur le Fil tendu:
                     le 27/05/2013 lors de la publication du livre
                     le 27/12/2011 avant-propos avant la publication
                    





19 avril 2014

Malgré la nuit


Dans la poésie de la Renaissance espagnole Jean de la Croix (1542-1591)  occupe  une place à part malgré la brièveté de son œuvre : moins de 1000 vers en tout !
C’est sans doute le poète le plus bref de la langue espagnole, peut-être de la littérature universelle. Certes une poésie mystique et même si l’on ne tient pas compte de sa signification religieuse (sa rencontre avec Dieu) elle constitue un sommet de la poésie amoureuse universelle.

Le corpus de l’œuvre poétique de St Jean de la Croix se réduit à 20 compositions qui renferment la quintessence de l’expérience humaine et mystique de ce poète.
Selon la tradition, il aurait écrit le « Cantique spirituel » sous le choc de l’émotion éprouvée alors qu’il était enfermé au couvent de Tolède (décembre 1577- août 1578) en entendant chanter un refrain d’amour :

« Muerome de amores… :  Que je me meure d’amour… »

Transposée en amour divin l’inspiration du poète fut influencée par le « Cantique des cantiques » qu’il affectionnait particulièrement et qui accompagnera bien plus tard, en décembre 1591, ses derniers instants.

Le « Villancico » intitulé « Que bien se yo la fonte » écrit dans la cellule noire de Tolède est une des poésies les plus originales du poète.
Le refrain obsédant « Aunque es de noche : Malgré la nuit » est sans doute emprunté au chansonnier populaire qui a laissé beaucoup d’échos dans l’œuvre de ce poète enraciné en terre castillanne.

La source et la nuit : à partir de ces deux images se déroule une litanie d’une grande beauté plastique célébrant avec une émotion frémissante la foi obscure et la source de toute vie.

Michèle Serre


Malgré la nuit

Je sais la source qui jaillit et fuit
malgré la nuit.

Cette source éternelle est cachée,
mais moi je sais où elle a sa demeure,
malgré la nuit.

Ne sais son origine, car n’en a point,
mais je sais que d’elle toute origine vient,
malgré la nuit.

Je sais que ne peut être chose si belle,
Et que cieux et terre boivent en elle,
malgré la nuit.

Je sais qu’on ne peut en trouver le fond,
et que nul ne peut la passer à gué,
malgré la nuit.

Sa clarté jamais n’est obscurcie,
et je sais que d’elle toute lumière vient,
malgré la nuit.

Je sais que ses cours sont si abondants,
qu’ils irriguent l’enfer, les cieux et les nations,
malgré la nuit.

Le cours qui naît de cette source,
je sais qu’il est aussi vaste et tout-puissant,
malgré la nuit.

Le cours qui de ces deux procède,
je sais qu’aucun d’eux ne le précède,
malgré la nuit.

Cette source éternelle est cachée,
en ce pain vivant pour nous donner la vie,
malgré la nuit.

Elle appelle là toutes les créatures,
et de cette eau s’abreuvent, quoique dans l’obscur,
car c’est la nuit.

Cette vive source que je désire,
en ce pain de vie je la vois,
malgré la nuit.

                                                             




Pierre Sentenac _ hommage à St Jean de la croix _

21 mars 2014

Jordi Savall illumine Rameau


Comment a-t-on pu ignorer pendant plus d’un siècle une telle musique, un tel musicien -français de surcroît- J-P Rameau?

Le XIXème siècle a exercé sur la musique une emprise unique sans ouverture possible se perpétuant au XXème (jusque dans les années 70) où l’avènement du « Baroque » a progressivement contesté ce monopole absurde…
Il a fallu au préalable, un Claude Debussy pour ouvrir les oreilles distraites de ses contemporains englués essentiellement dans un romantisme à bout de souffle… pour leur dire : « Ecoutez la voix d’un grand absent trop vite et longtemps enterré, J-P Rameau, ce bourguignon, ‘Le maître de l’harmonie’ dans son célèbre traité comme dans sa musique ! »

Par la suite dans les années 1970, certains esprits conscients de l’urgence du renouvellement de la musique, ont commencé à parler de Musiques Autres, musiques hélas trop occultées !
Jacques Merlet sur France musique a été un des premiers à se passionner pour la ‘Musique ancienne et baroque’ . N’a-t-il pas valorisé des noms d’interprètes jusque-là inconnus comme :
John-Eliot Gardiner, David Munrow, William Christie, Franz Brüggen, Jordi Savall, etc… pour les plus représentatifs d’entre eux ?

La musique de J-P Rameau est un univers fabuleux où:
le Chant (Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux,…) , la Danse ( Les Indes galantes, Les Paladins,…), la Parodie (Platée), le Vent (Les Boréades…), l’Amour célébré dans le charme d’une Nature omniprésente dans les opéras et les cantates… rejoignent le pinceau enchanteur du génial Watteau (Embarquement pour Cythère).
On éprouve en regardant ses toiles le même souffle de cet « Esprit XVIIIème siècle » qu’ils ont su évoquer à la perfection. Dans l’œuvre de J-P Rameau on retrouve toujours la vie, ses soupirs et ses frémissements infinis à travers des sonorités envoûtantes où la palette tonale des sentiments et mouvements sans cesse mis en œuvre à travers des airs de danse nous font entrevoir le vol aérien en apesanteur de notre propre corps comme dans le rêve d’Icare.
Parfois le lyrisme le plus langoureux d’un air (La musette de Naïs) nous amène dans les méandres de l’amour où notre âme se sent transportée vers un monde invisible (cf 2èmeair des Boréades« pâles flambeaux » dans Castor et Pollux)
Jordi Savall a su, avec son ensemble « L’orchestre de LouisXV » nous élever avec ferveur vers cet indicible …
Les musiciens de l’orchestre eux-mêmes bouleversés par leur propre jeu communient avec recueillement à cette fête musicale.
Et soudain, le vent de Borée nous ébranle par des sonorités inouïes, surprenantes qui nous touchent au plus profond de notre être, jusqu’à s’éteindre doucement dans la paix intérieure du silence…
La richesse, l’inventivité des sons nous comblent comme par magie !
Moments de grâce où J-P Rameau nous atteint au plus profond de nous-mêmes ! Par son jeu subtil et inspiré, une exécution sensible et juste, Jordi Savall nous entraîne avec son orchestre dans le monde merveilleux de J-P Rameau.

Ainsi les frontières de notre vie reculent-elles prodigieusement !

Pierre Sentenac



Pierre Sentenac "Watteau revisité" tech. mixte/bois 2005



Nota bene :

Deux publications sur le blog concernant J-P Rameau, ont été publiées au préalable:

Rameau musicien d’avenir (les Paladins): 28/05/2012

L'assemblée dans un parc - Nouvelle -: 28/10/2013

Parmi les nombreux disques et CD enregistrés par Jordi Savall, je voudrais indiquer celui que j'ai pu enregistrer
dans une émission de J. Merlet et concernant le compositeur anglais: Christopher Tye (visible sur You Tube)

Un vrai chef-d'oeuvre où Jordi Savall tient la viole de gambe.

La publication de cet article fait suite à la diffusion sur la 2 (TV) émission "L'oeil écoute" du 05Mars 2014.

Celle-ci est visible sur You Tube (Concert Rameau par J.Savall du 12/09/2012) et permet de retrouver l'atmosphère de ce magnifique concert !


4 mars 2014

Karen Blixen, une femme libre



Karen Blixen est un écrivain à part dans son pays et dans son temps. Grande observatrice de la nature et des gens (même les plus humbles) elle n’oublia jamais les leçons de vie de son père. L'Afrique lui a permis d’être elle-même sans réprimande, de redevenir l’enfant rêveuse et sensible que seul son père comprend. Aristocrate, aventurier et fantasque, il arrachait sa fille préférée à la maison, à son dressage éducatif, pour de longues promenades au cours desquelles il l’initiait aux découvertes de la nature, à son goût pour les voyages, à l’universalité de la beauté, l’incitant à donner libre cours à ses rêves, à ouvrir son esprit au-delà du cercle familial austère auquel elle était condamnée…
Lui-même écrivait des poèmes, de cours récits.
En 1892 il publia : « lettres de chasse », recueil remarqué, sous le pseudonyme de Boganis. Nom fort proche de Mbogani, le nom africain de l’inoubliable ferme africaine, au pied du mont Ngong… c’est dire son attachement viscéral pour son père dont elle ressent le suicide comme un véritable abandon. Elle a 10 ans et malgré l’épreuve terrible le conseil de son père l’accompagnera tout au long de son existence : « ne marche pas en regardant tes bottines.».
Ainsi deviendra-t-elle cette grande voyageuse imaginaire, avide d’inconnu et de merveilleux mais souvent rattrapée par le côté tragique de son existence. A la perte originelle de son père succéda bien des épreuves : la syphilis contractée auprès de son époux volage, son cousin le baron Bror Blixen, dès sa première année de mariage en 1914, puis la faillite de sa plantation qui coïncida avec le décès accidentel de son amour anglais Denys Finch Hatton, son divorce qui la dépossède de son titre de baronne auquel elle était attachée, l’arrachement obligé à L'Afrique  en 1931 et le retour au Danemark à 46 ans, malade et ruinée.
Elle aurait pu se contenter de ruminer ses peines et ses rancunes mais elle fait front courageusement, L'Afrique  lui ayant trempé le caractère et appris la liberté.
Elle repoussa le cocon anesthésiant de son milieu. Sourde aux remontrances, elle devint écrivain transfigurant son quotidien difficile par des histoires pleines de sagesse et de fantastique. Femme forte et courageuse, elle insufflera aux personnages de ses contes et nouvelles son désir profond et indestructible de sublimer la vie malgré tout, sublimer la vie par les mots qui confèrent un sens au réel et magnifient la vie !
Un de ses personnages exprime dans « Les Nouveaux contes d’hiver » la nécessité de raconter des histoires pour conjurer le destin :
« Depuis qu’on a inventé la parole on a raconté des histoires… sans histoires le genre humain aurait péri comme il aurait péri sans eau »

Ainsi dans « Le Dîner de Babette » grâce aux plaisirs raffinés du décor et des mets succulents, les muets retrouvent la spontanéité de la parole et la légèreté de l’enfance dans un élan de joie et de fierté !
Babette grande cuisinière du « Café anglais » célèbre à Paris vers les années 1870, redécouvre ses lettres de noblesse en offrant gratuitement à ses hôtes un véritable  festin français.
Exilée de France au moment de la répression de La Commune, ayant perdu tous ses êtres chers dans les massacres, venue en mendiante dans le Jutland finir ses jours, un pays froid bien éloigné des fastes parisiens, elle devient bientôt une triomphatrice par la magie d’un repas offert à ses hôtes avec talent et générosité. A celles qui l’ont accueillie, les deux filles du pasteur d’une communauté luthérienne décédé depuis des années et dont on fête le centenaire, elle propose de consacrer la totalité de son gain (d’un billet de loterie) à la « création » d’un repas français qui faisait sa gloire autrefois à Paris au « Café anglais ». Elle leur dévoile alors sa véritable identité redécouvrant par là-même ses raisons de vivre et sa dignité d’être humain:
« Autrefois j’ai été cuisinière au Café anglais… non jamais je ne serai pauvre. Je vous l’ai dit je suis une grande artiste. Une grande artiste n’est jamais pauvre Mesdames. Il nous a été accordé un trésor, dont les autres gens ne savent rien. »
Michèle Serre





Livre:

Cet article fait suite au Livre intitulé : « Raconter pour vivre »
dans la collection : « Passeurs du Temps »
à partir de l’œuvre de Karen Blixen, publié en 2007.




Illustrations de Pierre Sentenac
est disponible sur commande aux éditions Le Bien-Vivre:  lbvmps@outlook.fr  

( Livres d’artiste de Collection, cousu main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 18Euros )


8 février 2014

La Sainte Victoire de Cézanne


La montagne Sainte-Victoire exerce sur nous une fascination durable ne serait-ce que par sa dénomination symbole de force et de gloire !
Le peintre Cézanne n’échappa pas à cet attachement mystérieux qui le poussa à la représenter obsessionnellement dans la diversité des saisons et aux différentes heures du jour et ce, depuis l’adolescence.
Collégien et bon marcheur, il a parcouru avec Emile Zola et quelques camarades toutes les garrigues du pays d’Aix, particulièrement celles qui conduisent à la Sainte-Victoire.
Cette roche tertiaire signifiait pour lui la suprématie de l’ordre romain sur le désordre barbare, une tradition séculaire témoin de la victoire de Marius sur les Cimbres et les Teutons en 101 avant JC. N’oublions pas que Cézanne était un fervent latiniste s’essayant même à la versification latine !
Dans une lettre à Emile Zola il écrivait le 14 avril 1878 :
« En passant par le chemin de fer près de la campagne d’Alexis, un motif étourdissant se développe du côté du levant : Sainte-Victoire et les rochers qui dominent Beaurecueil, j’ai dit, quel beau motif »
Ainsi ce coup de foudre constitua une invitation au voyage et un appel à rentrer en peinture. La symphonie des couleurs et la puissance des vents déclenchent en lui un souffle poétique qui nourrira sa création picturale.
Bien d’autres que lui ont révélé les lignes et les clartés qu’un soleil couchant jette sur cet éperon rocheux mais pour Cézanne il s’agit avant tout d’une confrontation avec la montagne lointaine, confrontation absolue qu’il poursuivra inlassablement mû par une sorte de délire mystique :
« Je travaille opiniâtrement, j’entrevois la Terre promise. Serai-je comme le grand chef des Hébreux ou bien pourrai-je y pénétrer ? »
Aix Janvier 1903
La nature est pour lui une question de rapport. Conscient de la complexité du travail pour la restituer dans sa vérité, il faut se mettre en sa présence et parfois le rêve prend le relais du corps ! Alors la Sainte-Victoire montagne présente et absente à la fois, lumière et ténèbre, ciel et terre dans le même instant s’offrent dans une sorte d’éblouissement. Cézanne voulait mourir un pinceau à la main et il fut exaucé ! Dès qu’il prend en compte la Sainte-Victoire, il ne la lâchera plus, jusqu’à peindre un jour d’orage du côté des Lauves et décéder deux jours après d’une congestion pulmonaire.
Dans ses derniers tableaux les chemins s’effacent progressivement, les lignes se perdent à l’horizon vers une montagne mythique sorte de halo de lumière dont le magnétisme baigne les sens et le cœur.
En ses derniers paysages le peintre franchit encore une étape, dépassant la simplification géométrique des plans et des lignes, sa peinture devient un chaos irisé, valeurs colorées et subtiles qui se perdent dans la vibration universelle des énergies cosmiques !
Evoquant l’ascendant que la Sainte-Victoire a représenté pour elle au cours de ses promenades dans les garrigues d’Aix, l’écrivain Jacqueline de Romilly la compare à une image de l’éternité. N’est-ce pas ainsi que Cézanne nous la restitue dans sa magnificence et son étrange beauté ?
A mesure qu’il exploite le motif de la Sainte-Victoire _ il y est revenu une soixantaine de fois _ la ligne mélodique est de plus en plus discrète et c’est la sensation colorante qui est le truchement de cette transfiguration. La couleur déborde de la forme imprégnant subtilement les couleurs voisines, créant ainsi une atmosphère d’échanges subtils, de relations chromatiques, de passages et de contrastes.
Soucieux de traduire intemporellement la profondeur de la nature, Cézanne célèbre les vibrations de la lumière à travers les couleurs primaires modulées harmonieusement par « une somme de bleutés pour nous faire sentir l’air ».

Image vivante de l’éternité de la Sainte-Victoire.
Michèle Serre


Pierre Sentenac  'Hommage à Cézanne' Aquarelles/Arche-24x32cms-fév.2014