28 octobre 2013

Portrait d’un rêveur


Fuyant les grappes de touristes qui s'agglutinaient devant certaines toiles, il s'isola près d'un tableau moins regardé que les autres, moins commenté, moins aimé peut-être.

C'était _L' Assemblée dans un parc_ qu'aucun amoureux du XVIII ème siècle ne peut regarder sans frémir et ses yeux se noyaient lentement dans la draperie du manteau de la femme qui l'obsédait depuis si longtemps. Enfant, il avait déjà la spécialité de se perdre pendant de longs instants dans ces plis de silence qui orchestraient si parfaitement ses interminables rêveries.
Le pli du vêtement n'est jamais innocent. Il invite à la rêverie, à la pause ou crée la surprise et il ondule dans nos vies si calmes: navire sensuel pour nos corps immobiles...

A force de regarder le manteau, il eut conscience de la présence de la femme derrière lui. Il se retourna pour lui parler de ces drapés qui lui tenaient tant à coeur. Mais elle ne comprit pas ces préoccupations; il fut saisi par son regard avide, à la recherche d'un au-delà qui fuyait dans les silhouettes floues des personnages. Cela lui suffit. Il n'était plus seul mais ressentit la douleur aiguë d'une séparation prochaine.
Car, à présent, à l'instar du personnage féminin des fêtes galantes, elle lui tournait le dos et s'éloignait sans bruit...

_ "Cela vous plaît-il?"

Une voix très grave parvenait jusqu'à lui comme à travers d'épais nuages.
Agréablement surpris, il se retourna mais de toute évidence, la voix appartenait à une jeune fille plutôt garçonne, les cheveux coupés court autour de son visage rond, vêtue de jeans (tenue qu'il abhorrait entre toutes).

_ "L'uniforme de notre époque!" se dit-il.

Il haussa les épaules et répondit du bout des lèvres. En quoi, cela pouvait-il la concerner? Redescendre sur terre lui était déjà bien difficile et sa présence ne faisait qu'augmenter sa déception.
Dommage pour sa voix! si peu stéréotypée, si chaleureuse, comme modulée par des siècles de silence!...

Quand il sortit du musée, il se dépêcha de rentrer chez lui pour changer de vêtements.
Il dîna d'un repas froid peu élaboré, se lava et se rasa de près. En touchant sa peau devenue si douce, il ne put s'empêcher de murmurer une publicité. C'était toujours comme ça! De grandes envolées: le musée, le concert et puis le hiatus avec la vie platement quotidienne.
L'esprit hanté par une vision d'outre-ciel, il s'était soudain trouvé avec une femme dont il n'avait pas désiré l'intrusion dans sa vie privée. Que diable faisait-elle à côté de lui?
Il ne regretta pas de l'avoir ignorée. Les filles d'aujourd'hui sont si mal élevées. Rien à voir avec la femme des "Fêtes galantes" et, presque religieusement, il mit un disque, comme pour prolonger l'envoûtement.
Merveilleuse musique de Rameau ! Le phrasé harmonieux réveillait en lui une foule de sensations heureuses et comme éthérées, si près des eaux troublantes de Watteau... Pourquoi ces deux personnages hors du commun ne s'étaient-ils jamais rencontrés? Le miroir en face de lui bougea et il s'endormit...
On pouvait toujours rêver de rencontres hasardeuses!

Extrait de « L’Assemblée dans un parc »




Pierre Sentenac  "L'Assemblée dans un parc" 1990




Livre:

Cette Nouvelle est extraite d'une publication de 2 Nouvelles de Michèle Serre
"L'Assemblée dans un parc"
"Portraits d'artistes"
illustration de Pierre Sentenac



Livre disponible aux éditions Le Bien-Vivre: 

Pour commander cet ouvrage contacter l'adresse mail: pierresentenac@orange.fr 
( Livres d’artiste de Collection, cousu main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 15Euros )


Nota Bene:

Les illustrations ont été effectuées directement à partir des Logiciels des années 90.
Ceux-ci n'existant plus actuellement ces images ont valeur d'oeuvres originales
Comme des gravures actuelles!



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