17 mai 2016

Les Kakis de Mou-k’i ou une vie silencieuse



En contemplant les Kakis de Mou-k’i (1180-1250) nous mesurons l’étrange voyage de plusieurs siècles que ce rouleau chinois a dû poursuivre pour nous rejoindre dans la profondeur de son mystère. Mystère de ce personnage dont nous ne savons pas grand-chose sinon qu’il a peint au moment de la dynastie Tch’an au XIIème siècle, en dehors des Académies et de la Cour (moine retiré dans un Temple) et ses Kakis sont un exemple unique dans la peinture chinoise.

Le sujet n’est rien sinon quelques Kakis en lévitation dans l’espace, formes cernées d’un trait rigoureux mais non dénué de spontanéité, quatre de couleur noire et deux de couleur blanche, le jeu du vide et du plein dans un espace illimité…
En somme une œuvre austère presque ascétique si nous n’étions conquis par une impression de légèreté et de fraîcheur… créée par une illumination subite et une impulsion gestuelle venue du plus profond de sa méditation.
Impression de plénitude à laquelle le spectateur ne peut échapper…
Ce monochrome à l’encre noire est peint en traits sûrs, visant à l’essentiel :
Un lyrisme épuré qui nous touche profondément.




Les peintres impressionnistes ne s’y sont pas trompés notamment le peintre Edouard Manet dans ses merveilleuses natures mortes !
Mais quel besoin de silence et d’une vraie simplicité de vie pour atteindre une telle vérité du regard !

Aujourd’hui la poésie requiert le même silence intérieur et ses dispositions d’intimité avec soi et la nature dans toutes ses métamorphoses ne sont guère prisées.

« … et nous cherchons les empreintes des mots
       sur la cassure fraîche du silence… »

A ce propos Marie Noël écrivait déjà au XXème siècle :

 « Donne de quoi chanter à moi, pauvre poète,
   pour les gens pressés qui vont, viennent et vont,
   et qui n’ont pas le temps d’entrer dans leur tête
   les airs que la vie et la mort y font…
   Rien, pas même de quoi remplir un dé à coudre…
   Pourtant de quoi remplir le monde par surcroît. »

Ecouter librement sa musique intérieure et la transmettre en toute vérité telle est la mission des artistes, des poètes et ils ont été nombreux à nous précéder.

M.S



Pierre Sentenac: "hommage à Mou-k'i"
Technique mixte encres & acryliques/ papier Avril 1988




Oeuvre en référence:

L'oeuvre reproduite ci-dessus fait partie (d'une série d'oeuvres réalisées en 1988)

celle-ci peut-être acquise en contactant l'adresse mail: pierresentenac@orange.fr 



16 avril 2016

Deux Grands Interprètes du XXème siècle



Terme souvent débattu, la culture irrigue notre vie mais il est de bon ton de regretter la disparition progressive et d’oublier ce qui la sauve, notamment un accès plus facile aux cultures universelles et le besoin irrépressible de se souvenir et de célébrer… une respiration nécessaire à tout être humain…
« mais une culture sans sujet pour se souvenir ou pour célébrer est-elle encore une culture ? »
Une interrogation récurrente aujourd’hui qui pose le problème de la transmission et  de la présence des passeurs.

A ce propos, je ne peux m’empêcher d’évoquer l’histoire de deux grands musiciens du XXème siècle – aujourd’hui disparus – qui ont servi avec talent et une foi inébranlable des grands créateurs (Mozart, Beethoven, Debussy…), parfois les mêmes et leur concurrence fut proverbiale !

L’un brillant et exigeant avec ses congénères surtout dans la direction d’orchestre, pressé de délivrer son message, de recueillir les fruits d’une gloire méritée que Karajan revendiquait après des années de silence et d’obscurantisme.
L’autre (Bernstein) plus chaleureux, plus avide de paix et du sourire du monde…
En quête d’une transmission irréprochable ils nous ont surpris par leur fougue et leur talent consacrés à la musique classique de haut niveau mais ils ont aussi ouvert des chemins nouveaux et si le spectre de leur production est large, ils nous étonnent parfois par des choix inédits !

Ainsi Bernstein influencé par une œuvre de Copland sur les « Indiens des Appalaches » découvre dans cette œuvre « un naturel musical, une langue musicale sans apprêt qui séduit un public plus nombreux ». Cela se traduira des années plus tard par la création d’une messe intitulée « Le don du simple ».
Par contre, Karajan plus préoccupé de modernité, mettra en œuvre des œuvres difficiles parfois hermétiques et il obtint le record de publication de disques du XXème siècle !

Les spécialistes s’interrogent sur l’estime qu’ils avaient l’un pour l’autre… il est sûr qu’ils se sont rencontrés mais que se sont ils  dit ?
Mystère des rencontres humaines jamais élucidées, notamment la dernière rencontre un peu avant la mort de Karajan qui précède celle de Bernstein un an après !

Que nous reste-t-il de la scène filmée : deux fauteuils vides qui se font face et peut-être une admiration réciproque ?
Mais la chair des mots nous n’en saurons rien… l’un a passé ses dernières années dans un monde virtuel qui le fascinait et la production numérique de son œuvre…
L’autre, plus familier au monde et au réel, a déployé ses ailes vers des créations plus accessibles à un public plus large, en priorité à la jeunesse, avide de s’exprimer et d’exorciser par leur corps la fureur de vivre, dans des drames musicaux et des comédies musicales :
Dans cet esprit des ballets collectifs, « West side story » a marqué durablement toute une génération et bien au-delà par la chanson et la danse  où le corps prend toute sa place et sa légitimité ! Mais parfois, une mélodie se glisse dans la musique, un légato harmonieux et léger, qui contraste avec la violence gestuelle des groupes antagonistes…
Et l’on se prend à rêver d’une amitié réelle entre ses deux virtuoses peu enclins à se comprendre par leur origine et leur vie, pourtant si proches dans leur quête d’humanité.
Séparés par des choix de vie mais solidaires dans le même amour de la musique, ces deux grands interprètes ont ouvert des voies parfois singulières.

Mais qu’en est-il des poètes et de la poésie ?
Je me souviens de l’interrogation angoissée d’un éditorialiste (J-C. Guillebaud) dans un article du Nouvel Observateur :
Mais que disent les poètes?
Cette question résonne encore en nous comme pour témoigner de l’urgence de leur présence dans un monde en quête de sens et de beauté.
Mais c’est l’objet d’une autre réflexion.

M.S




Pierre Sentenac "Deux grands interprètes" Encres&Pastels / canson /02-2016

12 mars 2016

Mes demeures



 I


Je suis dans une grande maison
aux fenêtres ouvertes sur les vignes
ondulantes sous le vent…

Aux portes qui claquent
Aux murs qui se rident
sous la vague du soleil…

Les géraniums sentent bon
Et les enfants courent dans les pièces…

Une femme de noir vêtue
Penche sa tête pour un baiser rapide !
Ses mains, miroirs dérobés
à notre tendresse
deviennent légères
Feuilles fraîches qu’emporte le vent…

L’enfant les poursuit
dans la lumière jusqu’au soir…

Je suis dans une maison solitaire
Et je rêve de grands miroirs
dans des chambres familières…




Pierre Sentenac "Mes demeures" 

Dessin paint -12/03/2016




II


Des maisons qui ressemblent
à d’infinies rêveries
des maisons teintées de rose et de bleu
où les toits ont des formes végétales…

Mais toujours une impression de temps disparu
de bruits familiers d’étoffes vivantes
sous le soleil couchant…

Et ce parfum d’un autre monde
dans les ruelles où je me glisse
près des fontaines où se mirent les toits
Vagues rouges sous le ciel de septembre…

Et dans le scintillement des places et l’obscurité douce des jardins
l’homme dénoue la trame du voyage…
Des villes qui ressemblent à d’immenses navires
ancrées sous le soleil ombragé de ciel bleu
posées tels des oiseaux sur nos désirs d’éternité…

Découvreur de futur, pêcheur de lune et guetteur de nuages
l’homme qui marche s’y promène
A la rencontre des étoiles
des yeux rieurs d’enfants
des mains porteuses de lumière !


Michèle Serre

8 février 2016

Poésie de l’espace et du temps


Eclats de lumières dans le silence de la nuit, venus d’un autre monde bien éloigné de l’obscurité du présent, un surgissement furtif qui va crescendo dans notre espace familier, telle est la magie de la musique, un émerveillement devant l’étrangeté d’une présence qui nous comble malgré les ombres de la nuit…
un foisonnement de couleurs, un peu comme si la fraîcheur de la vie s’infiltrait subrepticement dans toutes les fibres du corps…

La sonate d’Hôtteterre s’égrène doucement dans la nuit obscure et ma vision s’élargit peu à peu vers l’horizon indéfinissable…

          Qui était ce grand musicien, presque inconnu de nos contemporains ?
Son nom dont les sonorités m’enchantent d’emblée, fait naître en moi tant d’images oubliées…

Les Hautes terres… s’éveillent sous notre regard intérieur, des paysages connus et souvent traversés à certaines périodes de la vie, parfois oubliés et qui se sont inscrits en nous dans des profondeurs insoupçonnées… des tableaux du Lorrain, Watteau et plus près de nous Corot, revivent en nous pour un instant malgré la distance que je croyais infranchissable…

       Qui était ce grand musicien qui nous parle encore aujourd’hui avec tant de force, de « légèreté » et  de « charme » ?

Transportons-nous à Versailles au XVIIIème siècle où la mode de la flûte se répand dans les cours royales de l’Europe entière et jusque dans les milieux populaires avec un art de la danse très en vogue à l’époque !

Fils d’un facteur d’instruments et de flûtes, d’une famille de huit enfants tous musiciens, Jacques Martin Hôtteterre dit : Le Romain - car ayant séjourné à Rome comme bon nombre des artistes du XVIème siècle et au-delà – devient  un des plus grand maître de la flûte baroque, un compositeur célèbre dont les pièces musicales empreintes de nostalgie nous parlent  encore aujourd’hui…

L’espace de quelques instants les rêves du « Plaintif » nous ont rejoint avec bonheur, un peu comme « La Flûte enchantée » de Mozart dont les accents malgré la distance des siècles, reviennent vers nous avec espièglerie et une secrète nostalgie.


Ecoute, nous dit-elle…

« Ecoute…c’est un appel de joie !

Tu viens de découvrir un monde

Une langue inconnue

Un mouvement d’amour

Qui te porte en silence… »


Extrait de poème : « La Traversée des lumières »

Michèle Serre





Pierre Sentenac "Traversée des lumières"
Technique mixte: encres, pastels, crayons, feutres/ Arche,06/2002




Couverture du Livre:


La Traversée des lumières de Michèle Serre
3 illustrations de Pierre Sentenac
est disponible aux éditions Le Bien-Vivre
Pour commander cet ouvrage contacter l'adresse mail:  lbvmps@outlook.fr 
Livres d’artiste de Collectionfait main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 19Euros )


Compléments Musicaux :

Parmi les interprètes de premier plan qui ont contribué au renouveau
de la musique baroque et interprété les oeuvres de: Jacques Martin Hôtteterre 

_Franz Brüggen - Flûtiste virtuose d'exception & chef de l'Orchestre du XVIIIème Siècle
  Rondeau "Le plaintif " Extrait du fameux disque: ( Référence inégalée)
 Oeuvre pour flûte à bec et flûte traversière: Suites, Sonates, Pièces & Brunettes
 avec G.Léonhardt & W.Kuijken  Philips Seon 6776002 ( 3 disques)

_Michel Piguet Flûtiste virtuose & chef de l'ensemble RICERCARE de Zurich
  Disque 1966Sonate pour Hautbois en Ré Majeur avec L.Rogg e& H-J Lange

  On peut  visionner ces 2 oeuvres sur You Tube




6 janvier 2016

Rêveries autour du lin

                 
                 Rêveries autour du lin

Raconter pour vivre
c’est l’histoire d’une princesse du Portugal.
Quand elle regarde rêveusement
par la fenêtre de son château
les champs de lin qui se couvrent de fleurs
que les grandes vallées et le ciel ne font qu’un
comme une vaste mer en mouvement
elle sait que son heure est proche !
Bientôt le lin sera cueilli teillé sérancé
le fil tissé et la toile blanchira sur l’herbe
à l’image de sa vie
qui dormira plus tard dans un cadre doré
avec toute une procession de princesses
mais son nom sera-t-il inscrit à côté des reines
ou la toile de lin restera-t-elle vierge ?
Devoir sagesse traceront-ils sa route
au fond des heures mortes ?
Vivre pour raconter
j’ai moi aussi rêvé de grandes toiles de lin
sous le soleil d’Afrique…

Je verrais de ma terrasse
les grandes vagues bleues
et d’immenses toiles immaculées
pour y graver mon nom.
Se pourrait-il que cela vienne
et serai-je seulement une page blanche
sans nom et sans visage
une neige éphémère
où nul ne viendra boire ?
                                                                                  Michèle Serre




Pierre Sentenac "Rêverie autour du lin" 
-Encres-pastels/papier- 06/01/2016





Nota Bene: Ce poème est extrait du livre de Michèle Serre: 'Raconter pour vivre'
                                                     Collection Passeurs du temps sur Karen Blixen



avec 1 illustration de Pierre Sentenac
est disponible aux éditions Le Bien-Vivre
 lbvmps@outlook.fr r

( Livres d’artiste de Collection, fait main, couverture Moulin Laroque, papier moulin ou vergé:
tirages 100 exemplaires numérotés, prix: 18Euros )




10 décembre 2015

Le rêve de Fifi, la petite chimpanzée



D’habitude les contes nous parlent du temps passé et d’aventures extraordinaires. Or l’histoire que je vais vous raconter est une histoire vraie, une belle histoire d’aujourd’hui !

Elle parle de chimpanzés qui vivent encore libres et heureux – mais pour combien de temps encore ? – dans la grande forêt en Afrique tropicale.
Les savants donnent aux singes le nom de ‘primates’ parce que dans l’échelle animale, ils occupent la première place. Ce sont les animaux les plus intelligents et les plus proches de l’homme. Ils se nourrissent surtout de végétaux : pousses, graines et fruits. C’est pourquoi il est très important de protéger les forêts, leur habitat naturel !

Mais revenons à l’histoire de Fifi, la petite chimpanzée qui se déplace en groupe dans les broussailles humides et grimpe aux arbres avec une agilité surprenante. Quand le soleil est au zénith, les femelles chimpanzées fatiguées par leur longue marche à la recherche de la nourriture de toute la famille, se reposent à l’ombre des grands arbres tandis que les plus jeunes se livrent à leurs jeux favoris. Parfois, les femelles et les mâles repartent seuls dans leurs ébats incessants…

Fifi est une adorable petite fille chimpanzée ! Comme à ses frères, Chloé sa mère, lui a appris à grimper aux arbres, à connaître les arbres nourriciers, à choisir sa nourriture et à échapper aux mille dangers que la forêt recèle. Avoir peur de certains animaux mais aussi craindre les méchants chasseurs qui rôdent dans les bois, tel est en toutes circonstances le conseil impérieux de sa mère!
Méfiante, elle marche, tous les sens en éveil, toujours prête à grimper aux arbres à la moindre alerte ! Elle est reconnaissante à Chloé de lui avoir enseigné toutes ces choses qui rendent sa vie plus facile mais aussi de l’avoir aidée à affronter sa peur et tous les périls de son environnement. Elle aime tendrement sa mère et le lui manifeste par des caresses nombreuses et toutes sortes de taquineries…

Mais voilà, depuis quelque temps sa mère n’est plus aussi sensible à ses démonstrations de tendresse et Fifi en conçoit une certaine peine pour ne pas dire de la jalousie ! En effet, un évènement récent est venu bouleverser sa vie :

La naissance d’un petit frère, a complètement changé l’attitude de Chloé à son égard. Jusqu’à ce jour, Fifi bénéficiait de toute l’attention de Chloé mais aujourd’hui toute la place est prise par le petit frère Clin d’œil. Il est si petit et si adorable ! Fifi voudrait bien le prendre dans ses bras et ses yeux langoureux couvent le petit frère qui boit goulument le lait de sa mère…

Parfois le petit Clin manifeste des mouvements d’impatience car le lait de sa mère est de plus en plus rare. Chloé a déjà 43ans, les arbres sont de moins en moins nombreux à cause d’une déforestation dévastatrice et la nourriture est de plus en plus difficile à obtenir ! Il faut pratiquer de longues marches épuisantes peu favorables à la montée du lait…
Tout ceci explique l’énervement de Clin toujours affamé et le souci constant de Chloé. Comment continuer à aider Clin à survivre dans cette forêt de moins en moins hospitalière ? C’est pourquoi elle le gâte de plus en plus même si ses forces l’abandonnent !

Quand elle ferme ses yeux, Fifi tente de lui subtiliser le petit Clin mais Chloé est une mère vigilante et ne dort que d’un œil, au grand défi de Fifi qui rêve de bercer son petit frère ! De temps à autre, ses grands frères interrompent sa rêverie et voudraient l’entraîner dans leurs jeux espiègles mais lassée de leurs taquineries, Fifi n’a qu’une envie : s’endormir dans les bras de Chloé avec Clin dans ses bras ! Trop fatiguée et prudente, sa mère refuse obstinément, si bien que Fifi n’a plus qu’à attendre le moment opportun…

Vient un jour où l’occasion tant convoitée se produit enfin ! Profitant du sommeil de sa mère, Fifi prend le petit frère dans ses bras et le berce amoureusement mais hélas Chloé la rappelle vite à l’ordre, au grand désespoir de Fifi ! Malgré cette énorme frustration, Fifi grandit et devient une belle jeune fille…
Elle est moins attentive à son petit frère et rêve déjà d’être maman elle-même !

Clin d’œil va avoir 3ans et c’est une petite peste qui se lamente sans arrêt quand sa mère ne le nourrit pas suffisamment. Chloé lui apprend à grimper aux arbres, à chercher sa nourriture mais il préfère jouer et donner des coups en cachette à sa sœur !
Sa mère voudrait tant qu’il soit indépendant et cherche lui-même sa nourriture mais le moment n’est pas encore venu et elle part de plus en plus loin pour réunir la pitance de sa famille, laissant seuls les enfants à leur insouciance !
Savez-vous que les femelles chimpanzées sont capables d’autant de sollicitude pour leurs enfants ? Chloé revient de plus en plus tard de ses expéditions… lorsque le soir tombe, malgré les caresses de Fifi, l’angoisse de Clin s’exprime bruyamment !

Aujourd’hui c’est presque la nuit et Chloé n’est pas de retour comme à l’accoutumée ! Partis à sa recherche, les enfants découvrent son corps blessé près d’un arbre. Elle est morte, victime d’un méchant chasseur ou d’un braconnier malfaisant et les pleurs des enfants, les coups et les caresses de Clin ne peuvent la réveiller…
Après plusieurs heures de chagrin, les enfants résignés s’en iront vers de nouveaux horizons, fuyant les dangers dont leur mère les avait préservés…

Mais me direz-vous qu’est devenu Clin d’œil ?
Vous serez tristes d’apprendre qu’il a refusé de partir avec ses frères. Fifi qui l’aimait tant n’a pu le convaincre de suivre la famille vers des lieux plus accueillants.
Pendant plusieurs jours, il est resté là, la couvrant de pleurs et de caresses. Puis il a enfin compris qu’il ne pouvait la ranimer et il est monté sur l’arbre qui n’avait su protéger sa mère. Sa courte vie s’est achevée là !
Mort de faim et de chagrin, tel est le sort des petits chimpanzés qui ne peuvent se débrouiller seuls !

Et Fifi, qu’est-elle devenue ?
Grâce à Dieu, sa vie à elle est beaucoup plus longue… grâce aux soins de sa mère et de ses conseils, son sort est plus enviable. Elle sera une maman tendre et heureuse de vivre et même si parfois elle a la nostalgie de Chloé et de Clin, elle peut gambader librement dans les bois touffus tant que les chasseurs ne croiseront pas sa route…

Ceci n’est pas un conte mais une histoire vraie qui engage le sort des chimpanzés de moins en moins nombreux et dont la survie dépend des grandes forêts qu’il est urgent de protéger car il en va aussi du sort du monde qui nous fait vivre et que nous aimons.

M.S



Pierre Sentenac "Le rêve de Fifi" 10/12/2015
- Dessin d'après logiciel: Paint - 




9 novembre 2015

Après bien des années… à Léon Werth



Il est des contes qui illuminent notre enfance, des contes qui n’ont jamais fini de nous parler au cours de l’existence, et ce, malgré « Le désherbage » des bibliothèques… ainsi la Rose du Petit Prince resurgit-elle à côté de nous après des années de distance…sa toilette mystérieuse avait donc duré des jours et des jours et aujourd’hui nous dit secrètement le Petit Prince, elle a traversé des années et des années…
« Je me réveille à peine » nous dit-elle et nous nous réjouissons de ce soleil dans notre vie ! A notre grande émotion, le Petit Prince n’est pas seulement un conte mais le réveil d’une belle amitié qui a franchi les frontières de la mort et de l’oubli !
Enfant, il m’arrivait de me questionner sur la dédicace de ce merveilleux livre et j’étais tellement bouleversée que je me jurai de ne jamais oublier que les grandes personnes ont d’abord été des enfants.
Mais qui était ce Léon Werth à qui St-Exupéry dédiait le Petit Prince, promesse extraordinaire qui m’impressionnait tellement !

 « A Léon Werth quand il était petit garçon ».
Léon Werth, personnage mythique ou réel ?

Un livre de Viviane Hamy «  33 jours » nous révèle son identité et sa personnalité à travers une aventure parfois rocambolesque dans la traversée de cette dure période de l’Exode, une traversée de la France habituellement de 9heures mais qui, comme l’indique le titre du récit dura 33 jours.
Au volant de sa vieille Bugatti Léon Werth essaie de rallier, comme chaque été, sa maison de vacances de St Amour dans le Jura.
Les Allemands sont aux portes de Paris et des millions de Français et de réfugiés désorientés se retrouvent sur les routes de France dans un immense chaos…
Ainsi faisons-nous connaissance de Léon Werth (l’ami fidèle de St-Exupéry), ce personnage presque mythique aux prises avec les énormes difficultés du parcours, analysant avec perspicacité les évènements et les personnages, les dangers imprévus où ils sont confrontés, les relations des Français avec les nouveaux Occupants et les malheurs de l’époque.
La quête de l’habitat, d’un toit hypothétique pour abriter leur sommeil, d’un matelas providentiel ou (d’une paille), d’une maigre subsistance, occupe une place importante mais pas seulement car Léon Werth n’oublie pas d’analyser toutes ses rencontres pressentant qu’une psychologie avisée est pertinente pour déceler les comportements et les propos.

En 1940 les Allemands occupent Paris et les Français semblent ignorer cet évènement majeur que nous découvrons au fil des jours. Comme s’ils fuyaient la triste vérité ! La faim, le froid semblent guider les intérêts de tous…
Mais Léon Werth est aussi un chroniqueur, grand connaisseur de l’âme humaine, décelant dans les comportements et les propos la servitude et les déviances.
En exergue du livre il écrit « c’était le temps où ils étaient ‘corrects’ qui précède le temps où ils nous donnèrent des leçons de politesse », manière détournée et feutrée de dénoncer la violence future du comportement des soldats Allemands.
Dans un café, pour la première fois une femme ensommeillée au visage maussade corrobore son doute, osant cette réflexion : « La France est vendue ».
Désormais l’itinéraire de l’exode est guidé par une invisible autorité et c’est à chacun de se débrouiller au fur et à mesure et de sauver sa peau.

« Je ne demande qu’un toit contre les intempéries et un peu de paille, phrase rituelle que j’adresse aux habitants que je sollicite pour un accueil et particulièrement à un personnage ‘lumineux’ qui, malgré les circonstances peu favorables à l’hospitalité répondra à ma requête au-delà de toute espérance ! Ce paysan lettré a un nom : Abel Delaveau, son vrai nom et l’hospitalité fut pour lui plus qu’un rite mais un don et je ne l’ai jamais oublié… »

Une belle amitié qui se poursuivra au-delà de la guerre car Léon Werth a le culte de l’amitié et ses liens avec son ami St-Exupéry en témoigne, ainsi à la parution de « Terre des hommes » il gardera comme un trésor ce livre tout au long des routes.
En octobre 1940, St-Exupéry démobilisé, lui rend visite dans la maison de St Amour. L’année précédente, l’aviateur avait entamé la rédaction du Petit Prince
(publié en 1943 chez Brentano’S et dédié à son ami).
Lorsqu’il repart pour New-York, il emporte avec lui le manuscrit des «  33 jours » afin de la présenter à un éditeur américain mais pour des raisons inexpliquées la publication n’aura jamais lieu.
De son côté, St-Exupéry, convaincu de l’importance de ce livre en parlera dans « Pilote de guerre » (1942) en ces termes :

« Un de mes amis, Léon Werth, a entendu sur une route un mot immense qu’il racontera dans ce grand livre »

Ainsi les livres voyagent – parfois plusieurs années – sans ensemencer le cours de la littérature…
En 1992, Viviane Hamy fait paraître ce récit inédit en même temps qu’un autre livre de Léon Werth « Déposition » avec une présentation de (Lucien Febvre et une préface de Jean-Pierre Azéma).
Et les belles histoires ne finissent jamais…
En 2014, Dennis Johnson directeur de (Melville House Publishing), une maison située à New-York, décide d’entreprendre une enquête et retrouve le texte de la préface prévue par St-Exupéry dans une bibliothèque du Québec où est conservée la revue « Amérique française ».
C’est ainsi qu’en mars 2015, paraît le livre de « 33 jours » en langue anglaise aux Etats-Unis, avec la préface rédigée par St-Exupéry en 1940.
Aujourd’hui les éditions Viviane Hamy publient une nouvelle édition française augmentée de cette préface et enrichie de cartes et de photos. Ainsi l’intuition de St-Exupéry que l’homme est gouverné par l’Esprit et la loi du retour se vérifie entièrement :
 « Ce sont toujours d’invisibles lignes de force qui animent pour nous l’espace… si j’éprouve en montagne la sensation du vide, c’est que la pesanteur me tire vers le bas, ainsi je suis riche de directions aimantées… c’est grâce parmi d’autres à la maison de Léon Werth car Léon Werth est mon ami… la France est une chair dont je dépends, un réseau de liens qui me régit, un ensemble de pôles qui fondent mon cœur… c’est pourquoi j’avais tellement besoin de me rassurer sur ta présence dans cette maison du Jura que je connaissais bien, afin que fut sauvée pour moi une des directions cardinales du monde. »

Ainsi à travers les propos de St-Exupéry, nous découvrons après bien des années que Léon Werth, ce passeur du Petit Prince n’est pas seulement un personnage ordinaire mais un passeur de sens ! Il incarne pour nous un goût salutaire de liberté et d’après Léon Werth:
« …une parenthèse du temps qui permet de se recomposer une âme. Nous ne pensons pas selon l’histoire, mais selon cette route dont je connais les détours comme dans une vieille maison on reconnaît son enfance, j’y retrouve tout ce qui dans ma vie fut espoir et amour. »

En lisant ces deux écrivains unis par un destin commun, je mesure l’élan du cœur et la loyauté qui les réunit, frères en humanité au-delà de la barbarie.
Ainsi m’apparaît en pleine lumière leur dignité d’hommes libres dans une époque tragique où le déferlement de l’Histoire laissait peu d’espace aux forces de vie et de création. Après bien des années et presque miraculeusement, ils ont chaussé les bottes de sept lieues pour nous rejoindre et nous insuffler une espérance salutaire.

M.S


Pierre Sentenac 
'Espérance salutaire'
- tech.mixte, encres, craies, aérosol -
09/11/2015


Nota: 
ci-dessous couverture du livre de Viviane Hamy